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Déambuler avec Kenneth White


Déambuler avec Kenneth White

(Récit et poème)


❖ Prologue

J’ai fini par trouver le chemin de Gasker sur le promontoire rocheux de Trébeurden, la paroisse des Bretons, le refuge des moines-voyageurs venus d’Irlande. Je n’ai pas eu accès à la « maison des marées » que Kenneth et Marie-Claude White ont longtemps cherché, un lieu de force et de vie avec les poissons et le plancton « lumineux tourbillonnement dans une profonde obscurité ».

D’une porcherie du XVIIIe siècle restent trois corps de bâtiments couverts de tuiles orange, le toit de la maison principale que j’entrevois est en ardoises bleues et rouges. Le couple White l’a baptisée Gwenved, mot celte qui signifie pays blanc, lieu de lumière. Quarante années vécues dans sa maison des marées jusqu’à la disparition du grand écrivain écossais, en août 2023.


Je me suis assis sur un banc tout simple peint en blanc, la couleur fétiche de Kenneth White et j’ai imaginé une rencontre avec le poète, une ultime marche suivie d’un poème sous la forme d’un way book de quatre quatrains et deux tercets en vers libres dédié à Maria Rosaria Ienna, notre éternelle Rosalie de l’association des amis de Stevenson de Fontainebleau.



❖ La marche

Soir de juin.

Route de Trébeurden à Lannion. Chemin de Gasker. En contrebas, à travers les feuillages, on aperçoit des volets verts. Entre un muret et la façade se dressent des arbres aux branches hautes. A côté, un jardin plein d’essences et de plantes exotiques. Loin derrière, le murmure d’un ruisseau.

C’est là que Kenneth White vit avec Marie-Claude, femme discrète, au rire chaleureux et traductrice infatigable de toute son œuvre.


Brusquement ses forces l’abandonnent. Ces derniers temps, ses jambes ne le soutiennent plus sans ses cannes. L’écrivain n’a plus l’élan pour quitter son « atelier atlantique », cet endroit où il a pu rester de longues heures à lire, à réfléchir, à dessiner, à écrire ses ouvrages.

Cette fois, il n’a plus cette soif de partir loin « à la dérive » sur les chemins d’errance ni cet enthousiasme juvénile d’affronter les bourrasques et les rideaux de pluie comme au temps où, adolescent, il s’égarait sur les landes glacées et les bruyères sauvages de son Écosse natale pour s’extasier d’une lumière insolite sur un rocher. Une petite flamme l’habite encore. « Je marche, dit-il, une heure tous les jours. Ça permet de respirer le long du rivage. Hygiène physique. Pur plaisir. Ça irrigue l’esprit ».

Kenneth s’installe un moment sur le banc en bois installé à côté de sa maison. Ce banc, il l’a lui-même fabriqué en y ajoutant, devant, une petite table ronde en granit pour y étaler les cartes. Cette halte, il l’a peinte en blanc et la destine au marcheur de passage qui souhaiterait suivre le ruisseau du Goas Lagorn sans avoir à le déranger. Pour sa marche, il lui faut éprouver son corps pour que quelque chose d’un tant soit peu vif émerge, sinon rien que du tiède, du mou et du flou.

« ...J’ai marché en ces lieux,

j’aime les voies et le silence,

toujours à suivre les dérives,

toujours à regarder la lumière... ».

Il aime gagner Pors Mabo par la chapelle de Saint-Thurien et la vallée de Goas Lagorn bordée d’aubépines et de murets de pierres sèches.

La caresse d’une saison le surprend.

« Soirée d’août un vent chaud

murmure dans le champ de maïs.

Je marche à l’estime. Du hasard, l’essentiel surgit.

Quand je marche seul sur les rochers ou les prés marins

le silence même s’illumine

il n’est question que d’aller vers l’extrême ligne de la lumière ».




Kenneth White décide d’arpenter encore une fois ce chemin côtier où il n’y a plus « ni complication, ni explication ». Il l’appelle « le chemin de l’aube blanche ». Il monte au poste de guet des douaniers à Coz Yaudet d’où il aperçoit Locquémeau relié par un chemin à Saint-Michel-en-Grève.

Près du phare de Dourven pointant son œil lumineux vers Roscoff, il prend un sentier encore plus étroit pour rejoindre le bosquet des « cinq pins », son lieu secret dont il ne parle jamais car les arbres dépérissent et ne se portent plus très bien sur le chemin. Il préfère les jours gris et salés. « Il n’y a rien de plus beau, dit-il, que de marcher le long d’une côte avec la marée haute et les vagues s’écrasant sur les falaises de BegLeguer et un vent gris qui court dans vos narines imprégnées de froide saumure et de forte senteur du varech ».

Il continue à suivre son chemin trempé de pluie.



Des cris d’oiseaux l’accueillent « Hou ! Hou ! Noa ! Noa ! ».

Rencontré sur le chemin,

un corbeau affairé sur une branche

le fait rire aux éclats.


Une voix dans le crépuscule

c’est la même que la solitude entend,

pauvre hirondelle au ras-du-sol,

tu peux tromper l’orage et reprendre ton vol.


Les météores naviguent dans le cosmos. La lune crève le masque de la nuit montante et donne une clarté rosée aux roches. Formidable chaudron de quartz, de gneiss et de micas noirs fondus dans un même feu depuis trois cents millions d’années !



Le marcheur arrive au bord du rivage dans le crachin des brumes.

Vers les galets du bord les vagues se succèdent.

Les pierres dansent sur les reflets des genêts.

La mer porte une robe à franges.


Basse mer. La mer se confond avec le ciel. Kenneth a consulté l’horaire des marées, il voit des silhouettes s’avancer sur la plage à la recherche de coques, de palourdes, de moules, d’un simple coquillage, tous ces petits restes si précieux, si menacés de disparaître, engloutis par les déchets des hommes, l’amoncellement d’algues vertes, d’objets en plastique, de ferraille.

Kenneth écoute la plainte sourde des carriers de l’Île-Grande qui arrachaient, jadis, le goémon aux rochers de la grève et leurs esprits frissonnent encore, transis de froid à l’ombre brûlante d’un brasier.

Plus d’un siècle après, la mer grise en a assez d’avaler les microbes et de les rejeter sur le rivage.


Marée haute, marée basse.

Le flux de la vie sous l’œil inquiet de la lune.



❖ Retour à Gwenved

L’air est de sel. La nuit est tombée sur le jardin. Tignasse hirsute, facétieux, joyeux, profond, resté enfantin, Kenneth retrouve sa bibliothèque, entouré de milliers d’objets, de livres, de manuscrits, d’éditions rares de tous les pays, de toutes les époques, tel un moine-copiste courbé sur son scriptorium peuplant ses nuits de 5 fantômes s’avançant vers les côtes puis disparaissant dans l’horizon gris.


Fantômes de navigateurs celtes ramant toujours plus loin vers les blancheurs inconnues. De retour à son atelier, Kenneth déroule cette carte italienne de Guido faite à Pise au 12e siècle, devenue le fil bleu de ses marches, le mandala intime, l’objet de la plus forte concentration.

« Rien n’est à inventer, dit-il, il n’y a qu’à dire ce que l’on voit ».


La lumière du ciel a faibli. Brusquement, un rayon vert éclaire les fleurs du jardin. Les pierres dansent sur les reflets des rochers.


Le soir, Kenneth retrouve Marie-Claude pour feuilleter le magnifique exemplaire numéroté des « Cygnes sauvages », un voyage subtil « haïku » dans le sillage du moine-poète Bashô, un récit rêveur, un récit extravagant sur des choses précaires et précieuses, des pensées zigzagantes de routes et d’îles éparpillées dans le Japon mystérieux.


Un ouvrage écrit dans le style « blanc-volant » des peintres.

Marie-Claude scrute d’un œil attentif un brin d’algue qu’elle a photographié avec un soin extrême pour le transformer en idéogramme.

« Je ne suis spécialiste de rien du tout ni même de photographie, dit-elle. Mon regret est de ne pas avoir tenu un journal ….».


Ils ont tourné dans le ciel ces cygnes sauvages, pour se poser sur un ouvrage rare de bois, de verre, de tissu, de papier. Le résultat est un bel objet d’art recherché des bibliophiles, une expérience sensuelle tout autant qu’une plongée dans un rapport Homme-Terre et Femme-Terre.


L’esprit du marcheur Bashô reste bien là avec ses pieds endoloris à fouler les rizières et traverser les paysages sulfureux du Nord Japon.

Comment retrouver le langage de la terre et du monde ?


« Assez

Assez de tant de choses

Cette vague qui se brise

Blanche prose E

t que cela ne sente jamais le poète ».


Pour Kenneth White, le chemin continue.


« Fragment par fragment

ça avance

ça respire

ça se déploie ».



❖ L’amitié compte

Celle de Nicolas Bouvier en particulier.

Il le voit bien venir à Gwenved dans son atelier et lui demander

- un peu de vin, de rhum ?

L’occasion de lui rappeler les fous-rires et les bonnes cuites, de déchiffrer les noms des alcools et des herbes opiacées, de se laisser doucement enivrer par tous ces « poisons sacrés » qui ont ensorcelé leur jeunesse.

Femmes, paysages, alcools, ce qu’ils aiment le plus tous les deux.


Le rêve de tout homme sensé : dans cette chasse qu’est la vie, mieux vaut l’amour comme agent thérapeutique, l’amour, compensation à beaucoup de misères.


Entre eux, ce sont des bouffées de souvenirs, des bribes de vécu ancien, des échos atténués de sensations qui remontent à la mémoire. Une autre vie émerge. Et les douleurs du corps disparaissent. Les deux amis les oublient.

Ce qu’ils partagent, c’est le bonheur de dire à l’instant présent, de laisser filer un torrent de mots et d’images .


Nicolas Bouvier sort de sa veste une lettre lue à un salon du livre à Genève.

« Cher Kenneth...».

Il lui parle de ses textes hallucinatoires sur les chemins de la province Hokkaido, au nord du Japon. Il lui parle de cette contestation gaie, inventive qu’il a trouvée dans ses textes comme « Dérives ».

« Je t’ai même piqué, lui dit l’espiègle genevois, une comparaison lorsque tu parles d’une femme aimée et que tu la compares à la crête d’une vague ».

Kenneth et Nicolas partagent cette pulsation de la vie, ce sens du carpe diem, ce goût du sel sur la langue. Nicolas évoque ce courtisan, ce poète à la cour d’un prince Timouride au XVe siècle qui mourût lorsqu’on découvrit que son langage avait perdu son sel.


Ensemble ils rient des facéties d’un personnage de Nexus d’Henry Miller qui se saoulait à l’eau du robinet puis jetait son verre par la fenêtre pour hurler ensuite dans la rue que l’ébriété vient de la vie elle-même.

Nicolas aime beaucoup les poèmes d’Asie de Kenneth, ce monde flottant, zen, fantastique aussi. Il apprécie particulièrement cette liberté et les brèves illuminations qu’amène le voyage.

Entre eux, il y a un vrai compagnonnage. Le Suisse burgonde et le Celte écossais écrivent et parlent une langue claire et profonde.


« Ma santé me cause un souci », murmure Nicolas Bouvier, toujours avec cette formidable ironie contre la mort. « Je vais disparaître mais le rire sera toujours là ».


S’il voyage au Labrador, le Genevois emportera la « Route Bleue » de l’Écossais. Une écriture commune les réunit sur l’usure du voyage, sur cet appel à la disparition transformée en écho, en mirage, en léger filet d’air pour laisser apparaître le monde.


Kenneth White répondra à Nicolas Bouvier deux années plus tard, en 1989, toujours à Genève.

« Cher Nicolas... 

« Il y a chez toi une ouverture du cœur pour saisir le vif de la vie qui va au-delà de l’ouverture au monde ».

« La vie est si égarante et bonne », écris-tu aussi, ou encore « Le seul fait d’être au monde remplit l’horizon jusqu’au bord ».

Une myriade d’images scintillantes surgissent de ta plume.

« La lune est si pleine et la vie si fine ».


Chez les deux poètes, quelque chose de vif traverse leurs récits mais aussi de léger, de simple, de radical et de profond, l’image d’un oiseau surgi de l’herbe, l’image du vent se changeant en bourrasque.


Et ce dernier message que Nicolas Bouvier laisse à son ami Kenneth White :

« On perd des plumes en voyage…

Si on a des plumes au sens d’un paon…

Il faut les perdre.

Ça n’a pas de sens de faire la roue comme un dandy au bord de la tombe, Vivre ému jusqu’au bout ».


C’est ça : une vie émue, pas une vie de pierre.


❖ La disparition



Désormais, se concentrer sur une goutte de pluie, sur un sourire d’enfant croisé dans la ruelle d’un village.


Le temps est venu de s’effacer.


« Tout ce qui me reste à faire c’est devenir un vieil hibou », dit-il doucement à sa fidèle compagne.

Kenneth a tout retiré de sa chambre hormis quelques images.

« Il reste trois fois rien,

les yeux d’un goéland gris

un bloc de pierre glacée

la photo d’une fille nue.

Au centre de ce vide

mon être danse ».

Kenneth écoute la nuit sur un vieux lecteur de CD la plainte de phoques, des morses et des baleines boréales, dangereusement menacés par la folie des hommes.

Grâce à ce tambour Saami laissé sur la grève par le pêcheur Aïnou, Kenneth se lève et frappe quelques coups, avant une lecture pour convoquer les esprits du chaman :

« Archipel anonyme

brisements bleus

clartés confuses

de temps en temps

les nuages nous reposent

de tant regarder la lune.

Silence ».


Du « Grand Travail » il ne reste qu’un point perdu dans l’horizon sans fin.


« Rosée que ce monde

rosée que ce monde, oui

et pourtant ».

Tout est dans ce « pourtant ».


Kenneth White se taira, vêtu de pluie, de vent et de silence et restera jusqu’au bout dans son observatoire cosmologique de la côte bretonne.



Ses dernières pensées iront à son enfance dans la banlieue de Glasgow. Il adorait voir son père cheminot dans la boîte à signaux où il apprendra à écrire son nom. Il gardera jusqu’au bout les images de sa chambre à Fairlie, petit port de la côte ouest de l’Ecosse, le corps plongé sur les berges de la Clyde dans le miroir du fleuve et de son estuaire, le regard vers les îles d’Arran et ses légendes.

« Tu vas partir faire ton Gauguin », lui disait son père, avant de quitter le foyer familial. 


Sa vie touche à sa fin. « Je suis un poète à la limite du mot ». Proche de MarieClaude, il décline. Nul besoin d’être stoïque, avec une dernière vision sur Gwenved, le pays blanc, au-dessus de la baie de Lannion, « Il n’y a rien. Pas de bruit. Seulement la forêt bleue, le ciel gris et le long murmure de la mer ». Son dernier « champ d’énergie ».


❖ Poème final

Cette vie « émue » de Kenneth White m’a inspiré de lui écrire un dernier poème.


« Frêle boussole balayée par un vent blanc/

l’œil sur les débris bleuâtres des coquillages/

dans le ciel tournent, tournent les cygnes sauvages/

vers les lichens du bord, les vagues se succèdent.


Tu as ramassé sur la grève l’objet rond/

ultime offrande laissée au totem sacré/

tu avances avec l’ombre sur les épaules/

mêlant ton souffle au torrent intime du vent.


Sur les lèvres de ta poésie/

continue à rouler les galets des langues/

toi le cousin écossais des Bretons/

imprégnés des saumures de la mer.


Une trace,

la ligne fugace d’un profil oublié/

un visage lunaire aux yeux husky/

t’enchante.


Le rire blanc du gai savoir dans la gorge/

tu dis au revoir à quelque chose/

mais tu ne sais pas à quoi,


Rage de pluie rythmée de cris de mouette/

on dirait qu’un visage/

s’est posé puis dissout.


_______________________

© Récit et poème final

Thierry Quintrie Lamothe

Paris, avril 2026


Pour en savoir plus

Kenneth White, fondateur de la « géopoétique », a écrit une poétique du monde où la sensation première est toujours présente.

[Institut international de Géopoétique - https://www.institut-geopoetique.org]

(liste non exhaustive parmi une centaine d’ouvrages, de récits, d’essais...)


- Le grand rivage (édité par Le nouveau commerce, 1980)

- Ode fragmentée à la Bretagne blanche (éditée chez William Blake & Co,, 1980)

- La route bleue (éditions Grasset, 1983)

- Art naturel ou Artefact. La photographie comme medium de la connivence. Livre de Marie-Claude White (La Tily éditeur, 1997)

- La Maison des marées (éditions Albin Michel, 2005)

- Les archives du littoral (éditions du Mercure de France, 2011)

- La carte de Guido, un pèlerinage européen (éditions Albin Michel, 2011)

- Le gang du Kosmos. Poétique et politique en terre américaine. Livre de Kenneth White, 2015

- Terres ultimes, poèmes inédits de Kenneth White (éditions Arichi, 2016)

- Les cygnes sauvages (publié aux éditions Léal Torrès, 2022, à Mougins-06)






 
 
 

1 commentaire


Toute ma gratitude à Hervé Hette, photographe d'art, d'avoir réussi avec brio la prouesse technique de publier et de mettre en page un long texte et des photos sur le blog poesiarevelada .

Une reconnaissance que je souhaitais rendre à Kenneth White cet écrivain -marcheur franco-écossais si singulier et si inventif dans son œuvre féconde.

Thierry Q.L

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