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Fresque espagnole



Pedro Cuneta


Une mendiante amoureuse d’Hermose passait son temps à appeler le sac d’Hermose Juan, par mégarde. Personne ne savait pourquoi.

Le sac d’Hermose n’avait pas de bouche mais une ouverture, qui lui donnait une apparence inquisitrice. On lui avait donné le nom de Pedro Cuneta. La mendiante, elle, n’avait pas de lieu où aller, au-delà du regard des gens. Elle leur échappait en regardant Hermose, et son sac, béance à son flanc.

Le sac avait fâcheuse tendance à se plaindre. A réclamer exagérément. Même avant d’avoir un nom. Il demandait qu’on lui tire la fermeture, pour qu’il puisse cracher le morceau. Cracher un nom qu’il avait dans la trachée.

Il avait un nom pour qu’Hermose puisse réprimander quelqu’un. Il avait un nom, pas comme un vulgaire sac. Elle lui avait concédé une identité à des fins de dialogue. Hermose avait vu comme il était gratifiant d’insulter une personne, bien plus qu’un objet.

Parfois Hermose craquait et lui faisait cracher le morceau. Elle tirait sur la languette comme on tire sur une cigarette. C’était le but de Pedro Cuneta, qu’on tire un coup de languette, mais dans la bouche de fumeuse de la mendiante, d’enfumeur de Pedro, dans les dents serrées d’une Hermose qui pense, la languette de Pedro tirait, et un amas de vieux livres sans titres sortaient en marmonnant. Et ça avait un goût enivrant. C’était un accouchement, un acte réellement féodal, et alors Pedro accouchait d’un livre, où Hermose, d’une phrase dans un cahier vierge tout juste refoulé par Pedro, signait le jour.

La mendiante avait dit que parfois la bouche de Pedro était pire qu’une bouche d’égout. On aurait dit que Pedro s’égouttait sans arrêt.

La mendiante qui aimait Hermose s’arrêta d’oublier pourquoi Juan avait le goût du sac d’Hermose, et elle raconta qu’Hermose était comme un vieil oncle qu’on avait jeté dans un caniveau. Elle comprenait maintenant que c’était pour rétablir cet oubli intempestif, qu’elle avait baptisé compulsivement le sac Juan. Un vieil oncle jeté dans une cuneta.

Quand les bouches de la guerre d’Espagne eurent moussé de rage et de haine, les bouches d’égout s’étaient ensuite scellées, et la mendiante n’avait plus eut jamais de lieu-pour-soi, mais elle voyait Hermose au visage goût caramel de l’oubli, comme si elle était accompagnée de son oncle Juan, qui n’était plus qu’un sac. Hermose écrivit son histoire dans un cahier, que justement, Pedro venait de cracher.



Texte, dessins, bande son de Louis Moreau-Avila

l.moreau--avila@hotmail.fr

https://www.facebook.com/louis.moreauavila

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